Samedi 14 juin 2008
Examen clinique, c'est à la fois le journal intime de François Ascher au moment où il apprend qu'il a un cancer (très sérieux), et un ouvrage théorique qui vise à éclairer la notion d'hypermodernité. Et l'auteur installe brillament une mise en perspective de sa vie intime par la théorie, et inversement.



Le travail de Ascher est marqué par sa position "d'optimiste" vis-à-vis de la société. Il analyse le plus souvent l'hypermodernité sous l'angle des possibilités qu'elle offre. Cela lui est parfois reproché. Un des apports d'Examen clinique, c'est qu'il intègre plus volontiers - mais encore assez peu, vu les circonstances... - une analyse des difficultés que rencontre dans sa vie l'individu hypermoderne (la dépression par exemple, la fatigue dêtre soi ; Ehrenberg, 1998).

Mais il ne s'agit pas ici de s'étendre sur le livre, il est passionant, j'en conseille la lecture. ce que jevoudrais faire, c'est livrer quelques points qui me semblent essentiels (et sur lesquels on m'a interrogé) sur la société hypermoderne.

Qui est hypermoderne ?
L'individu hypermoderne peut sembler se résumer à un individu urbain / mobile / membre des classes moyennes supérieures / accro aux nouvelles technologies. Et bien sûr tout le monde ne se reconnaîtra pas dans ce portrait.

Mais ce qui est important, ce n'est pas de se reconnaître ou pas dans un portrait de "l'hypermoderne". Ce qui importe, c'est que les dynamiques observées sont celles-là et qu'elles concernent tout le monde car elles sont structurantes.

Un exemple : lors d'une récente conférence sur les mobilités (pour en savoir un peu plus : ici et ) à laquelle j'ai eu le plaisir de participer, la notion d'hypermobilité était avancée. Qu'est-ce que ça veut dire, hypermobilité ? Que tout le monde est de plus en plus mobile ? Oui, en partie. Mais ce n'est pas si simple. Car ce que signifie "hypermobilité", me semble-t-il, c'est que la mobilité devient toujours plus structurante. La question n'est pas de savoir si tout le monde est "hypermobile", on voit bien que non. Mais ce que l'on observe, c'est que la question de la mobilité se pose à tout le monde : ceux qui la vivent pleinement, ceux qui la subissent, ceux qui la refusent, etc. Une société hypermobile est non seulement une société où l'on bouge plus, mais aussi une société où la question de la mobilité se pose à tous, de manière inégale (conférences de Ascher et de Le Breton). Et voilà que la mobilité prend pour tous un sens nouveau...

Il en va de même pour les analyses relatives à l'hyperconsommation, développées notamment par Gilles Lipovetsky (2006) : non seulement nous consommons plus (mais pas tous de manière égale), mais la consommation est devenue structurante dans la société hypermoderne. Et une société d'hyperconsommation, cela veut aussi dire des exclus de la consommation, et des résistants à la consommation...

L'hypermodernité, c'est quand ?
La question est difficile à trancher précisément, parce que, comme on vient de le voir, l'hypermodernité se structure autour de dynamiques qui se nourrissent les unes les autres. Ascher distingue trois phases de modernisation.

1. Les temps modernes : de la fin du Moyen Age à la révolution industrielle
2. De la révolution industrielle à la généralisation de la consomation de masse
3. Hypermodernité : aujourd'hui

Par exemple, dans une étude sur le passage que les villes opèrent des armoiries aux logotypes (voir ici et ), il apparaît que les armoiries font de la résistance (un peu...), alors qu'aujourd'hui, mis à part quelques spécialistes, personne n'a les codes pour les déchiffrer correctement. Restes d'une première phase de la modernité... les villes se sont appropriées les armoiries alors qu'elles prenaient leur indépendance, au XIème et XIIème siècle. Les logos de villes appraissent, quant à eux, au moment de la décentralisation.

Une thèse est donc que les villes adoptent/changent de système de représentation symbolique, pour le dire autrement, de marque, lorsqu'elles vivent un moment charnière pour elles, d'accroissement fort de leur indépendance. Cela correspond notamment au moment hypermoderne.

Hypermodernité versus postmodernité
Il n'est pas toujours aisé de faire la différence pour qui ne s'intérese pas de très près à la question. Dans Examen, François Ascher revient su rla question et réaffirme sa position : nous sommes dans une phase hypermoderne et non postmoderne. ce qui crée de la confusion, c'est que souvent les constats peuvent paraître identiques. Par exemple, Maffesoli (postmoderne s'il en est) parle de tribus, de nomadisme... Les hypermodernes ne nient pas les phénomènes de groupes, ou les nouvelles mobilités, mais elles sont théorisées différemment.

Quelques oppositions majeures :

Pour les postmodernes, la modernité est en crise, le projet moderne est en crise.
Pour les hypermodernes, "ce n'est pas la modernité qui est en crise, mais ce qui est resté prémoderne" (Ascher, 2007, 192), un peu à la manière des villes qui conservent leurs armoiries que personne ne comprend.

Pour les postmodernes, la raison n'est plus porteuse de progrès, la notion de progrès a perdu son sens
Pour les hypermodernes, le progrès n'a pas perd son sens, mais on n'a plus une foi aveugle en lui. En portant un regard plus raisonné sur le progrès, nous sommes plus modernes (thèse forte de Ascher, voir aussi le travail passionant de Taguieff, 2004).

Pour les postmodernes (Maffesoli, 1988) l'individualisme est en déclin face aux tribus.
Pour les hypermodernes, l'individualisme se renforce par de multiples appartenances.

etc.

Hypermodernité et marketing
Il est surprenant que certains spécialistes du marketing aient pris pour bases théoriques la postmodernité, tant il semble que le projet marketing soit un projet moderne. De plus, les nouvelles voies de réflexion ouvertes sur des phénomènes comme la résistance au marketing, vers ce qui est parfois appelé le marketig "alternatif" montrent que le rapport à la discipline est en train de se moderniser, de "s'hypermoderniser" (doucement...) : une certaine foi en la rationalité, et une certaine idéologie (Marion, 2004) sont encore tenaces...


Ascher F. (2007), Examen clinique, journal d'un hypermoderne, Paris, L'Aube, 2007
Ehrenberg A. (1998), La fatigue d'être soi, Paris, Poches Odile Jacob, 1998
Lipovetsky G. (2006), Le bonheur paradoxal, essai sur la société d'hyperconsommation, Paris, Gallimard, 2006
Maffesoli M. (1988), Le temps des tribus, Paris, La Table Ronde, 2000
Marion G. (2004), Idéologie Marketing, Paris, Editions d'Organisation, 2004
Taguieff P.-A. (2004), Le Sens du progrès - Une approche historique et philosophique, Paris, Flammarion 
par boris maynadier publié dans : hypermodernité
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Lundi 26 mai 2008
La campagne des "Fous de Nantes" (site web) s'inscrit pleinement dans la construction identitaire de la ville : la folie comme valeur abstraite y tient une place importante, le goût de l'insolite y est prononcé, le recyclage de l'industrie en art ou en support pour l'art régénère la ville (voir le Lieu Unique, qui recycle l'univers industriel des anciennes usines LU).

Exemple d'une cité post-industrielle et créative, qui se complète, au sein d'une métropole, avec (entre autres) La Baule, à vocation touristique, et Saint Nazaire l'industrielle (néo-industrelle ?).



La folie nantaise est avant tout une folie culturelle, (voir les Folles Journées ici ou encore les Allumés ), qui marque cependant l'activité économique de la métropole. Et voilà les Fous de Nantes...











Gracq écrivait au sujet de Nantes que "la forme d'une ville change plus vite, on le sait, que le coeur d'un mortel" (La forme d'une ville, déjà évoquée ici, Gracq reprend Baudelaire - Le Cygne, dans Les Fleurs du Mal), c'est vrai pour Nantes comme pour d'autres, mais chaque ville change à sa manière. Pour Nantes, il semble que ce soit le refus de la tabula rasa qui prédomine, avec son Île et ses machines qui génèrent un effet de continuité (cf l'histoire de la ville avec Jules Verne).












Il me semble que l'urbanisme de la ville, privilégiant l'espace public au spectaculaire de l'architecture, favorise aussi ces effets de continuité. Pas d'ostentatoire à Nantes. Pourtant Nantes est une ville qui ne cache rien d'elle-même, ni son passé industriel, ni ses moyens de transport (tram, busway), ni la mécanique de ses machines. Elle ne cache pas, mais n'est pas non plus dans la démonstration gratuite : la campagne publicitaire insiste sur la preuve (ce que fait chaque "fou" à Nantes), et non uniquement la promesse de cette sage folie.















Les fous photographiés par Jean-Noël Reichel (son site) montrent aussi comment les dimensions économiques, citadines et institutionnelles (ECI ici et ) sont imbriquées dans la construction des discours de la ville. Il se pourrait même que cette imbrication (qui implique des participations diverses) constitue un des facteurs de succès d'une marque de ville. La marque fonctionnerait alors de manière transversale (plutôt que globale, la ville ne peut jamais se résumer à sa marque, ni la marque englober la ville).




par boris maynadier publié dans : Nantes
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Mercredi 7 mai 2008
Dans mon travail sur la ville et la marque, je m'appuie sur les avancées récentes en sémiotique (la discipline qui se propose d'étudier la signification). Je fais notamment appel aux travaux du Professeur Fontanille qui propose un schéma génératif (comment le sens est généré, construit) intéressant.

Mon approche consiste en grande partie en une "traduction" du modèle sémiotique en un modèle marketing, une aide à la décision destinée aux gestionnaires des villes qui veulent faire une marque. Pour les chercheurs, une approche plus théorique est aussi proposée.

Avant de présenter une approche sémiotique de la marque de ville, je propose une étude du processus de création publicitaire en utilisant ce modèle sémiotique. La méthode consiste en une ethnographie en agence de publicité (observation participante), puis une série d'entretiens avec des publicitaires. J'analyse le corpus avec la grille sémiotique. Pour les résultats, je vous renvoie à l'article (bientôt disponible ici)...





Je serai à Paris le 15 et 16 mai au 24ème Congrès International de l'AFM (Association Française de Marketing) pour présenter ce travail.
par boris maynadier publié dans : Actus et liens
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Dimanche 4 mai 2008
L'hypermodernité urbaine semble bien se caractériser par une évolution des villes à la fois très rapide et mondiale. J'avais déjà évoqué le cas de Songdo City, près de Séoul, projet titanesque de création d'une ville à partir de (presque) rien, cherchant à reprendre le "meilleur" des grandes cités du monde entier (Central Park de NY, canaux de Venise et architecture de Sydney).

Depuis peu, c'est le cas de Dubaï qui fait l'actualité, avec la ville de Lyon. Un quartier de la première serait en voie de construction, inspiré par la seconde : Lyon à Dubaï, sur quelques 300 hectares. Le projet devrait voir le jour en 2012 ou 2013. Côté budget, les sources sont un peu confuses...

Si je rapproche le projet de Dubaï de celui de Songdo, c'est parce qu'on peut observer une certaine similarité dans la démarche : "importer" une ville, son esprit, ses valeurs, son architecture, son style de vie (je reprends ici certains termes utilisés par M. Collomb, Maire de Lyon, au sujet du projet).

On imagine certaines limites au projet : un quartier de Lyon en climat désertique, un Lyon sans Lyonnais (comment retrouver les trois types d'acteurs institutionnels / citadins / économiques ?)... Mais déjà les responsable se défendent de vouloir produire un "pastiche" kitsch :

“L’idée ce n’est pas de faire un pastiche de Lyon façon Las Vegas, souligne Jean Paul Lebas, urbaniste chargé du projet. Ce sera une architecture contemporaine mais le tissu urbain sera lyonnais.”

“Nous sommes flatté d’inspirer Dubaï et d’insuffler une certaine atmosphère lyonnaise, un style de vie empreint d’humanisme”
Gérard Collomb (sources : conférence de presse)

Faute d'en savoir plus, il est difficile d'imaginer comment reproduire un quartier de Lyon à Dubaï sans entrer dans une stratégie d'imitation, et comment imiter sans faire du kitsch... Peut-être une voie se dessine-t-elle cependant :

«Il ne s'agit pas de reproduire les bâtiments et de faire un Lyon en carton-pâte mais de restituer une atmosphère urbaine avec des lieux culturels et des boutiques au cœur de la ville, des transports en commun, une mixité sociale, des rues et des ruelles»

« il n'y aura pas de bâtiments Haussmann, pas de reproduction de Fourvière ou du quartier Saint Jean, mais une façon d'organiser la ville à l'européenne»
Jean-Paul Lebas

Les échanges entre les villes, sportifs (OL), universitaires (EM), culturels et économiques donnent de la consistance à l'ensemble qui, sinon, pourrait paraître très superficiel. La stratégie est-elle politique ? Si il a une dimension politique, le projet ne s'y réduit pas :

"Ce projet fait davantage partie de l'identité de la ville
que d'une stratégie électorale"
Jean-Paul Lebas


Lyon (candidate pour devenir Capitale Européenne de la Culture 2013) a raison d'entrer de plain-pied dans la nouvelle modernité urbaine, malgré le côté expérimental de la chose. C'est une modernité où, semble-t-il, les villes vont bouger. Elles vont être des moteurs. Elles vont se déplacer. Essaimer...

Lyon à Dubaï, c'est un style de vie, des valeurs, une personnalité, bref, un univers de sens (donc sémiotique) qui voyage. Cela peut-il réussir ? Il semble que oui. Les villes sont en train de prendre de l'indépendance vis à vis de leur localisation géographique. Dans une certaine mesure.



Qu'est-ce qu'une ville ? Un lieu, de la géographie pure ? Ou une idée, un projet, une système de valeurs, un style de vie, un ethos ? Lyon répond à sa manière.

C'est là en partie ce que peut permettre une marque pour une ville : ne pas se limiter à la géographie, mais se connaître comme un univers de sens. Il ne s'agit pas de faire de la ville une abstraction, au contraire, la ville reste quelque chose de très concret : une architecture, des pratiques, des couleurs, des odeurs... qui ensemble font un style, une identité particulière et apte, parfois, à s'émanciper de sa géographie.

Le monde change, et ce ne sont peut-être là que folles spéculations, mais...
par boris maynadier publié dans : Lyon
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Lundi 21 avril 2008
"I amsterdam" réussit le double exploit d'être une marque à la fois relationnelle (I am : relation identitaire à la ville) et expérientielle (un objet dans la ville) dans sa conception. Un cas unique, à ma connaissance.



La marque devient un objet dans la ville, et est intégrée à l'expérience urbaine. Voilà qui donne une dimension particulière à la marque de la ville, elle ne se limite pas à apparaître sur les t-shirts comme le I love NY des années 70 (mais toujours très à la mode), elle prend forme, elle se fait volume. Elle devient matérielle, elle-même un objet et pas un petit objet, pas un gadget comme une tour Eiffel dans une bulle que l'on ramène d'un séjour de Paris, un objet à la taille de la ville, un véritable mobilier urbain qui ne se résume cependant pas à ce statut de mobilier.



Le sens de tout ça ? C'est justement qu'il ne réside pas dans ce que dit la ville, dans l'énoncé. I amsterdam ne dit rien d'Amsterdam et c'est tant mieux (voir aussi le site web). C'est un signe qui fonctionne en creux, qui appelle le sens, un signe ouvert pour reprendre le terme d'Umberto Eco, qui fait travailler le lecteur en quelque sorte, et en cela très différent des marques de Hongkong ou Edinburgh par exemple, qui sont très bavardes.




Le sens réside dans ce que le citadin voudra bien y mettre. C'est là, en grande partie, que réside le succès de cette marque. Mais toutes les villes ne pourraient pas se permettre ce type de stratégie, tant il est nécessaire que la ville ait un sens pour les citadins, avant que ce type de marque ce soit créée.

Le citadin ne développe des pratiques (jouer avec la marque / mobilier urbain) ou des stratégies (se faire ambassadeur de la ville) que si cela a un sens pour lui. C'est ce qu'eesaie de développer Amsterdam. Et il va de soi qu'un logo, si réussi soit-il, ne peut suffire à remplir un tel objectif. Voilà en partie pourquoi le city branding ne peut se résumer à un logotype ou une signature de marque, mais concerne le sens de la ville dans son ensemble.
par boris maynadier publié dans : Amsterdam
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